Publié le 04/05/2026 par Maxime Koebele
À la question « faut-il croire pour être chrétien ? », j’aimerais bien répondre par la négative. Malheureusement, cela irait à l’encontre des évidences. Non seulement la Bible, y compris le Nouveau Testament, est remplie d’injonctions à croire, mais encore toutes les définitions de la religion que j’ai trouvées sont centrées sur le concept de croyance. Si je veux vraiment répondre non, mon affaire commence, il faut l’avouer, sacrément mal. Cependant, je ne perds pas espoir. Des gens très bien disent en effet qu’il faut se méfier des apparences. À la bonne heure ! Chère lectrice, cher lecteur, retroussons-nous donc les manches, prenons une belle pioche, et essayons ensemble de creuser une faille dans l’édifice de la croyance.
Commençons par sonder le terrain du côté de l’athéisme chrétien. Voilà un christianisme bien intéressant ! Ceux qui le prônent ne croient ni en Dieu, ni en la divinité du Christ, ni en sa résurrection, ni en la vie éternelle, ni aux miracles. Doit-on continuer la liste ? S’ils se revendiquent du christianisme, c’est uniquement en raison de leur adhésion aux principes moraux du Nouveau Testament. En adoptant leur point de vue, on pourrait dire qu’ils ont jeté l’eau du bain en gardant le bébé. Que grand bien leur en fasse ! Mais ce qu’ils nous montrent, ce n’est pas qu’on n’a pas besoin de croire pour être chrétien. Car à bien y regarder, ils croient ! Ils croient que Dieu n’existe pas et que certains enseignements chrétiens sont justes. Non, ce que nous montrent ici ces chrétiens, c’est déjà qu’il n’y a pas qu’une seule forme de croyance. Croire peut découler d’un élan du cœur, d’un acte de pure volonté faisant abstraction de nos expériences empiriques, ce qui correspondrait à la forme de croyance qu’on associe communément à ceux qu’on qualifie de croyants. Mais croire peut aussi être une évaluation basée justement sur ces mêmes expériences, ce qui correspondrait au cas des athéistes chrétiens. Si la religion repose sur la croyance, sur quel type de croyance exactement ?
Peut-être pourrait-on rattacher la religion à une forme spécifique ou à des formes spécifiques de croyances. Après tout, les athéistes chrétiens croient différemment des autres croyants, mais peut-être que leur façon de croire n’est pas religieuse. Regardons donc plus précisément ce que sont les religions. Pour le dictionnaire, une religion est « un ensemble de croyances définissant le rapport de l’homme au sacré ». C’est un « système de croyances et de rituels relatifs à des êtres, des pouvoirs et des forces surnaturels », selon le manuel d’anthropologie qui se trouve dans ma bibliothèque. Pour l’historien populaire Harari, c’est un « système de normes et de valeurs humaines fondé sur la croyance en l’existence d’un ordre surhumain ». Toutes ces définitions reposent sur la croyance, mais sur quel type de croyance exactement ? Eh bien, ce n’est pas facile de l’établir. Prenons un cas concret, le communisme par exemple. Selon Harari, il est, d’après sa définition, une religion. Pour le dictionnaire, tout dépendrait de ce qu’on entend par sacré. Allez savoir, Marx et Lénine furent peut-être, à une certaine époque en Union soviétique, considérés comme des personnages sacrés. Quant à la définition du manuel d’anthropologie, elle semble exclure le communisme du champ des religions, puisque rien dans celui-ci n’est relatif à quelque chose de surnaturel. À quelle définition se référer pour savoir si la croyance dans le communisme peut être rattachée à la religion ? Plus largement, sur quelle liste de critères définitoires peut-on se reposer pour juger si une croyance est religieuse ou non ? Vu la complexité et la diversité des religions dans l’histoire humaine, serait-il seulement possible d’établir une telle liste, capable de délimiter un ensemble comprenant toutes les religions et rien que des religions ? Et s’il faut choisir et trier entre des cas limites, comme le communisme par exemple, qui aurait la légitimité pour le faire, si ce n’est l’usage, qui varie, évolue et est donc impropre à la tâche ? Nous touchons ici en réalité à quelque chose d’assez typique en sciences humaines : notre incapacité à définir des phénomènes proprement humains, mettant en jeu, non des choses, mais des significations, des intentions, des valeurs. Nous voulions savoir ce que sont les religions et sur quelle forme de croyance elles reposent. Eh bien, le plus raisonnable, ce serait de dire que l’on ne sait pas et que la seule chose qu’on est capable de faire, c’est de décrire un vague air de famille vaguement centré sur la croyance.
Ceci nous arrange beaucoup. Si nous affirmons que nous n’avons pas besoin de croire pour être chrétiens et qu’un esprit sévère vient nous objecter que cela ne peut être le cas, car la croyance est le fondement de toute religion, nous lui demanderons à quel type de croyance il fait référence et sur quelle définition de la religion il se fonde. Il serait sans doute bien en peine de répondre et s’il le faisait, il serait facile de lui opposer un contre-exemple, soit d’une religion largement considérée comme telle, qui ne répondrait pas à ses critères, soit d’une non-religion largement considérée comme telle, qui y répondrait. Bref, les choses sont plus compliquées, et l’édifice de la croyance n’est pas cette évidence qui se dresse inévitablement devant nous, tel un roc homogène et impénétrable. C’est plutôt, à bien considérer, un gigantesque tas de sable posé au milieu du champ de la religion. Désormais, ce n’est plus une pioche qu’il nous faut, mais un balai pour en dégager une petite parcelle, en développant une conception de la religion suffisamment pertinente pour être légitime, où celle-ci serait libérée de la croyance.
Comment procéder pour accomplir cette ardue tâche de déblayage ? Eh bien, nous pouvons nous inspirer des maîtres du soupçon (Marx, Nietzsche, Freud pour ne citer que les plus connus), qui sont déjà passés par là et qui vont considérablement nous faciliter le travail par leur méthode. Celle-ci est redoutablement efficace. Au lieu d’analyser les religions pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire d’après leur nature, ce qui est plutôt compliqué, ils s’intéressent à ce à quoi elles servent, c’est-à-dire à leurs fonctions. Pour eux, les religions sont des outils fabriqués par les humains et pour montrer cela, la forme que prennent ces outils leur est relativement indifférente. Beaucoup plus intéressant est de décrire les problèmes qu’ils sont censés résoudre. C’est ce que font les maîtres du soupçon et c’est ce que nous pouvons faire aussi, non pas, comme eux, pour remettre en question l’intérêt des religions, mais pour en dégager une utilité qui serait indépendante du concept de croyance.
Déblayons donc en nous demandant à quoi servent les religions. Peut-être nous aident-elles à accepter nos misères en nous faisant imaginer un monde meilleur après la mort ? Peut-être permettent-elles d’imposer un ordre social en nous faisant craindre ou espérer une justice divine ? Peut-être servent-elles à expliquer des phénomènes que nous ne comprenons pas et à créer une illusion protectrice qui nous donne le courage et la force d’avancer ? Peut-être permettent-elles de forger des identités collectives et de légitimer les relations entre les groupes ? Peut-être est-ce tout cela à la fois ou seulement une partie de cela ou autre chose encore ? Et peut-être que les religions sont aussi là pour donner un sens à notre existence. Chère lectrice, cher lecteur, c’est ce coin précis du champ qu’il nous faut ratisser.
Développons donc ce dernier point en essayant si possible d’éviter les superficialités d’usage qui masquent l’essentiel. Pour cela, je vais m’inspirer des réflexions des philosophes Michel Hulin, Albert Camus et du théologien Paul Tillich, ou pour être plus exact, je vais plutôt massacrer leurs pensées en les simplifiant, en les déformant et en les mélangeant. Commençons très simplement : nous sommes tous des animaux complexes et comme beaucoup d’animaux complexes, nous évaluons et réagissons à notre environnement. Ce mécanisme définit notre rapport au monde. Il constitue notre individualité en nous plaçant au centre de ce que nous percevons. Il inscrit nos existences dans une certaine temporalité en nous faisant anticiper les événements à venir en fonction de nos expériences passées. Il construit une altérité en nous faisant interagir avec notre milieu extérieur. Voilà le rapport animal dans lequel nous sommes placés ! Celui-ci nous pousse chaque jour à prolonger indéfiniment notre existence de proche en proche. Mais nous ne sommes pas que des animaux complexes, nous sommes aussi des animaux complexes intelligents, et nos capacités cognitives vont nous faire prendre de la distance. D’abord, nous avons suffisamment de recul pour agir beaucoup plus largement que ce que nous permettraient nos seuls instincts. Nos décisions ont plus d’impact, notre responsabilité dans la conduite de notre vie est plus grande et cela va exacerber notre individualité. Ensuite, nous sommes suffisamment intelligents pour prendre conscience des limites de notre existence. La mort nous fait considérer celle-ci non plus localement, dans un présent, un passé ou un futur donné, mais globalement, dans sa totalité et dans sa finitude. Sous cet angle, nous voyons bien que le monde avec lequel nous avons l’habitude d’interagir, nous survivra. Il continuera sa route indépendamment de nous comme si nous lui étions indifférents. Bref, nos capacités cognitives augmentent le contraste qui existe entre le reste du monde et nous. Elles nous poussent à nous considérer comme des êtres séparés, faisant émerger un nouveau rapport au monde, un rapport recentré sur notre propre existence, un rapport existentiel.
Celui-ci ne s’impose pas, mais il vient perturber au gré des aléas de la vie, en fonction de nos malheurs et de nos joies, lors des temps de grandes décisions ou lors de nos moments de grande indécision, notre rapport animal au monde. Il le fait par un questionnement existentiel, qui peut prendre la forme d’une dissociation (La vie que je mène est-ce vraiment ce que je suis ?), d’un désengagement (À quoi bon faire ce que je fais ?), d’une désunion (Qui suis-je pour le monde ?). Et puisque notre rapport animal est justement fondé sur l’évaluation d’une situation avec laquelle nous nous dissocions, sur l'investissement dans un avenir duquel nous nous désengageons, sur l’interaction avec un monde duquel nous nous désunissons, alors nous sommes complètement dépourvus, nos mécanismes psychiques issus de millions d’années d’évolution sont totalement court-circuités. Nous sommes vides, nous sommes seuls et l’univers est terriblement silencieux.
Mais si nos modes de fonctionnement sont incapables de répondre à ce vide existentiel, ils vont quand même réussir dans la plupart des cas à nous en détourner. La vie va reprendre ses droits. Elle va nous faire repenser au jour d’après, et surtout, surtout, de fil en aiguille, de préoccupations en préoccupations, elle va nous attacher à ce monde. Ces attachements que nous développons au cours de notre vie, parce que notre rapport animal nous pousse à donner de la valeur aux choses, ces attachements par lesquels nous projetons une part de nous-mêmes dans le monde et par lesquels nous recevons une partie de celui-ci comme part intégrante de notre identité, vont diminuer la séparation qui existe entre lui et nous. Ils nous font oublier notre trouble existentiel. Ces attachements ne sont-ils pas merveilleux ? Merveilleux, certes, mais malheureusement fragiles : ils peuvent rompre au moindre petit accident. Et la mort plane toujours au-dessus de nos têtes, et le vertige de notre liberté déstabilise encore nos pas, et notre intelligence, elle, n’oublie pas, à travers les péripéties de nos vies, de s’en apercevoir.
Alors nous nous accrochons. Nous utilisons nos capacités cognitives, celles-là même qui nous font basculer dans un rapport existentiel pour renforcer ces attachements. Nos attachements sont-ils trop associés à une situation particulière ? Nous allons les généraliser pour qu’ils puissent s’exprimer dans toutes les situations. Sont-ils trop limités par notre réalité ? Nous allons les rendre abstraits pour qu’ils puissent exister de façon illimitée. Sont-ils trop personnels, nous allons les universaliser pour les rendre indépendants de notre personne. Voilà ! Nous projetons nos attachements dans le général, l’abstrait, l’universel, et ce faisant nous les rendons eux aussi existentiels.
Et c’est là qu’interviennent les religions. Une fonction des religions, fonction qui répond à un vrai besoin, serait de nous relier au monde, d’atténuer la séparation entre lui et nous en explorant ces attachements existentiels, en les exprimant, en les manifestant dans nos vies. Quand nous disons que les religions donnent du sens à notre existence, ce n’est pas parce qu’elles fixent des objectifs, des lignes de conduite. C’est peut-être plus simplement parce qu’elles nous rattachent au monde, nous donnant ainsi des repères pour nous orienter existentiellement, c’est-à-dire pour avancer dans la vie sans être troublé par notre liberté et notre finitude.
Chère lectrice, cher lecteur, posons-nous ici quelques instants pour caresser délicatement ces dernières idées : y sentons-nous le sable de la croyance ? À quoi d’ailleurs pouvons-nous le reconnaître ? Lors de la rédaction de cet article, j’ai été fortement tenté de définir la croyance comme un jugement qui, sous une forme ou sous une autre, validerait la correspondance d’une représentation du monde avec la réalité. Je me trompais, car nous pouvons considérer qu’une représentation correspond à la réalité, sans pourtant y croire. Illustrons cela par un exemple. Peut-être connaissez-vous ce dessin célèbre représentant à la fois une tête de lapin et une tête de canard. Eh bien, si nous y sommes confrontés pour la première fois et que nous y voyons un lapin, sans doute pourrions-nous nous dire : « nous croyons que le dessin représente un lapin ». Mais une fois la tête de canard remarquée, pourrions-nous dire la même chose ? Il me semble que non. Nous savons que le dessin ne représente pas qu’un lapin. Pourtant, toutes les correspondances perdurent, telles parties peuvent encore s’identifier aux oreilles, telle autre au museau. Nous ne croyons plus, sans que les éléments qui nous avaient poussés à croire aient disparu. Il y a correspondance sans croyance. Penchons-nous encore sur une autre considération. Nos représentations bâtissent des univers. Certains se superposent à la réalité, mais d’autres s’y détachent clairement. Comment pourrions-nous cependant cognitivement appréhender ces derniers, si ceux-ci n'imitaient pas dans une certaine mesure la réalité à laquelle nous avons l’habitude d’être confrontés ? Tous nos univers, fictifs ou non, possèdent des éléments correspondant à cette dernière. Valider ces correspondances forme-t-il une croyance ? Non ! Nous ne croyons pas à nos romans, tout aussi vraisemblables qu’ils soient, et quand bien même nous pourrions nous y projeter mentalement, nous y engager émotionnellement, nous y reconnaître personnellement. Là aussi, il y a correspondance sans croyance.
Le problème de la définition est qu’elle prend les choses à l’envers. Croire, ce n’est pas penser que nos représentations correspondent à la réalité. Croire, c’est penser que la réalité correspond à nos représentations. La différence est subtile, mais elle existe. La réalité et nos représentations n’étant pas de même nature, le sens de la correspondance n'est pas interchangeable. Si la croyance est une assimilation de la réalité à certaines de nos représentations, deux choses peuvent alors nous apparaître clairement. Tout d’abord que nous sommes obligés de croire : n’ayant pas un accès direct à la réalité, nous devons l'assimiler à des représentations pour nous y confronter. Ensuite que nous ne sommes pas toujours obligés de croire : une croyance n’étant plus nécessaire, s’il n’y a plus de besoin d’assimiler la réalité aux représentations qu’elle met en jeu. Et c’est souvent le cas ! Nombreuses sont nos représentations qui ne font que peindre le monde en rose, en noir, en multicolores ; qui ne font que le bombarder d’interprétations, de sens, de valeurs ; qui ne font que forger des paradigmes nous permettant de voir des lapins, des canards et d’autres choses ; qui ne font que construire des univers où nous sommes susceptibles de nous projeter, de nous engager, de nous identifier. Nous pouvons bien entendu croire en ces représentations, en leur assimilant la réalité à laquelle elles correspondent d’une certaine manière, mais nous pouvons aussi refuser toute assimilation en ne les considérant que comme des façons particulières pour nous de voir cette même réalité. Et ce ne serait en rien dévaloriser ces représentations. Ce serait au contraire, en reconnaître leur dimension proprement humaine, formidablement et magnifiquement humaine.
Maintenant, tout ceci étant dit, ne percevons-nous pas que les attachements existentiels véhiculent des représentations de cet ordre ? Ce n’est pas parce qu’ils ont une portée générale, abstraite et universelle, qu'ils échappent à leur nature interprétative. Certes, nous ne nous attachons pas à n’importe quoi, et de façon artificielle et arbitraire, nos attachements correspondent à la réalité, mais ils restent au fond de profonds récits, de larges paradigmes que nous posons sur le monde pour mieux nous y engager subjectivement.
À la limite, la seule croyance qui subsisterait inévitablement en eux, n’a pas la forme d’une nécessaire assimilation de la réalité à leur contenu. La seule croyance qu’on devrait éventuellement leur concéder provient d’une altération du sens du verbe croire, celle qui apparaît dans des expressions comme « croire en nos rêves », « croire en nos idéaux », « croire en quelqu’un ». Ah navrante polysémie qui entretient ici la confusion entre l’acte d’apprécier, de s’engager, de garder confiance et le fait de plier la réalité dans l’inutile et vain espoir, que celle-ci donnerait sous une forme particulière, plus de valeur à ce qui en soi en a déjà énormément ! Évidemment, ce n’est pas à ce sens abusif de la croyance que nous nous référons, lorsque nous nous demandons si nous avons besoin de croire pour être chrétiens. Par croire, nous parlons bien ici du fait d’imaginer que la réalité correspond à nos représentations. Et en ayant mis cela au clair, il semble bien qu’avec les attachements existentiels, nous ayons trouvé au milieu des dunes d’un vaste désert un petit bout de terrain où la religion est dégagée de la croyance.
Chère lectrice, cher lecteur, nous avons fait le plus difficile, et il nous reste à faire le plus beau : montrer que le christianisme peut s’apparenter à cette conception de la religion. Eh bien, cela ne devrait pas poser de difficulté ! Dans la mesure où le christianisme se structure autour d’une séparation et d’une réconciliation, il est particulièrement propice à générer des attachements existentiels. Il en existe sans doute de plusieurs sortes et nous pouvons déjà en distinguer deux dans cet article : l’un plus catholique, l’autre plus protestant.
Pour comprendre le premier attachement, on peut partir du premier élément structurant le christianisme : la séparation. Celle-ci est merveilleusement symbolisée par l’expulsion d’Adam et Ève du paradis. Histoire à la fois d’une prise de conscience, de la perte d’un état d’insouciance et de l’apparition d’une certaine absurdité de la vie, cette chute est une magnifique allégorie de notre passage du rapport animal au rapport existentiel. Sa signification est condensée dans le concept de péché, cette marque indélébile de la séparation entre le monde et nous, inscrite au plus profond de notre être, qui nous condamne irrémédiablement à la faute. Oui, à la faute, car en nous sentant séparés du monde, nous avons besoin de nous l’attacher, de nous l’approprier. Or, non seulement cela peut s’avérer abusif, mais surtout, cela est vain. Jamais de tels attachements, tout aussi honnêtes qu’ils pourraient l’être, ne seront suffisamment profonds pour nous relier pleinement à l’univers qui nous entoure. Mais s’il y a séparation, il y a aussi réconciliation. Lorsque le Christ donne sa vie sur la croix par amour pour nous, il nous dévoile un attachement existentiel dépassant sa propre personne : l’amour des autres, l’amour du monde. Son exemple nous montre que ce n’est pas en nous attachant ce dernier, que nous réussirons à nous unir à lui, mais au contraire, c’est en faisant don de nous-mêmes, en nous abandonnant à l’amour, que nous ferons partie de quelque chose qui nous dépasse.
Cet amour infini, cet amour éternel, nous pouvons nous y abandonner partout, quel que soit notre parcours. Il nous accueille de manière générale, abstraite et universelle et nous offre la paix. Peu importe au fond qui nous sommes, peu importe que nous mourions un jour, peu importe même d’être seuls, puisque nous avons l’amour. En aimant les autres, en aimant le monde, nous nous relions à eux.
Maintenant, est-il important que cet amour soit d’origine divine ? Est-il important que le Christ ait existé pour notre salut ? Nous pouvons certes y croire, mais l’essentiel n’est-il pas que nous ressentions cette forme d’attachement en nous ? Que, nous, êtres séparés du monde, nous puissions, nous décidons de faire tendre nos attachements particuliers vers cet attachement existentiel ? La réalité doit-elle nécessairement se conformer d’une certaine manière à ces récits bibliques, pour que ceux-ci soient pertinents ? Même s’ils étaient fictifs, ne suffirait-il pas qu’ils nous permettent d’exprimer certaines valeurs, de consolider notre engagement dans la vie, de nous aider à établir un certain rapport au monde pour qu’il soit légitime de s’en revendiquer ? Prétendre que ce n’est pas la réalité qui impose l’attachement existentiel que nous venons de décrire, mais que celui-ci découle plutôt de nos interprétations, est-ce diminuer la foi que nous lui portons ? Cela ferait-il de nous des non-chrétiens ?
Mais peut-être allons-nous trop vite en besogne. Avant de se laisser happer, ou non, par la valeur de la nature interprétative de cet attachement, peut-être serait-il judicieux de se convaincre que le christianisme peut aussi être associé à des attachements existentiels complètement différents. Rembobinons donc le fil de nos récits bibliques et commençons par la fin. Quand le Christ meurt pour nous sur la croix, l’important n’est peut-être pas qu’il fasse don de sa personne. Ce qui pourrait paraître, en effet, plus essentiel, c’est qu’il le fasse par amour pour nous. Pourquoi nous aime-t-il alors que nous sommes si imparfaits ? Que voit-il en nous, nous, pauvres êtres humains ? Et cela alors même que c’est nous qui sommes en train de le supplicier ! Cet amour si profond qu’il nous porte révèle notre dignité. Oui, nous sommes des créatures qui fautent. Oui, nous sommes condamnés par le péché. Mais nous ne sommes pas non plus dénués de grandeur. N’est-ce d’ailleurs pas cela que nous raconte aussi l’allégorie d’Adam et Ève ? Ceux-ci sont chassés du paradis, livrés à l’absurdité de la souffrance, au poids de la mort, mais est-ce vraiment un châtiment ? N’est-ce pas plutôt la conséquence terriblement tragique de la prise de conscience de cette séparation qui, par ailleurs, les élève aussi ? Car en mangeant du fruit de l’arbre du milieu du jardin, ils apprennent à connaître le Bien et le Mal, ces prolongements des notions de bon et mauvais issus du rapport animal, ces outils à double tranchant par lesquels on juge à la fois son existence et le monde. Adam et Ève sont donc devenus des êtres séparés, mais ils sont aussi ceux qui, par leur attachement plus profond, vont pouvoir donner une signification à l’univers qu’ils habitent. Ils sont comme des dieux, nous dit la Bible.
Alors voilà, parfois nous sommes seuls, parfois nous sommes vides et parfois le monde est terriblement silencieux. Mais si nous ressentons cela, c’est que nous sommes aussi plus profondément capables de nous attacher, de nous engager moralement, de donner à la réalité une consistance qui fait d’elle quelque chose de plus grand qu’un ramassis d’atomes. Nous, êtres misérables, nous donnons de la valeur à l’existence du monde et cela est incroyablement précieux. Ainsi, avec le Christ, nous affirmons que nous sommes, malgré nos imperfections, dignes d’être aimés, dignes d’être dans le monde, peu importe qui nous sommes, peu importe ce que nous réussissons, peu importe comment on nous traite. Nous en sommes dignes de façon générale, abstraite et universelle, tout simplement parce que nous sommes humains, tragiquement et divinement humains. L’attachement existentiel qui est à l’œuvre ici, prend la forme d’une justification et celle-ci résonne comme une acceptation de soi et des autres. C’est en nous aimant, nous et nos semblables, dans les conditions qui sont les nôtres, en acceptant notre valeur, que nous nous relions au monde.
Combien cet attachement est différent du premier ! Et pourtant, il découle exactement des mêmes récits bibliques. Cela montre qu’au final, tout n’est qu’une question d’interprétation. Pourquoi alors nécessairement croire ? Pourquoi devoir imaginer que tel élément de la Bible existe, a existé ou existera réellement ? Si le but de la religion chrétienne, c’est de se relier au monde par des attachements existentiels, alors ce qui compte vraiment, ce sont nos interprétations, pas nos croyances. Et celles-ci se suffisent à elles-mêmes.
Ceci étant dit, il se pourrait que l’objectif du christianisme, bien qu’il soit particulièrement propice à générer des attachements existentiels, ne soit pas de nous relier au monde. Nous avons effectivement mis de côté de nombreuses autres fonctions de la religion et bien d’autres passages de la Bible. Alors, il serait possible que le cœur du christianisme se situe ici, dans ce que nous avons oublié et que justement, à cet endroit, il soit nécessaire de croire. D’ailleurs, la Bible ne nous incite-t-elle pas directement à le faire ? Dans l’Évangile, Jésus ne dit-il pas « Croyez en Dieu, croyez aussi en moi » (Jn 14, 1) ? Est-ce ici un impératif visant tous les chrétiens ou une simple parole de consolation adressée aux seuls disciples ? S’agit-il de croire en l’existence de Dieu, en la divinité du Christ ou simplement d’apprécier et de garder confiance dans le message chrétien ?
Eh bien, nous n’avons pas besoin d’en juger. Admettons, par simplicité, que le christianisme soit large et qu’il nous impose effectivement, sous certains aspects, de croire. Jamais il ne sera d’ailleurs question pour moi de condamner ceux qui s’y adonnent. Mais force est de constater que dans la Bible, le message chrétien ne se vit pas de façon intégrale. Jésus ne cesse de recadrer les pharisiens qui se focalisent trop sur l’application stricte de la loi et pas assez sur l’esprit de celle-ci. Il accueille ceux qui ne pratiquent pas, il s’intéresse même aux païens polythéistes. Surtout, lorsqu’un disciple lui demande ce qui est le plus important, il donne seulement deux commandements, dont le tout premier est « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de tout ton âme, de toute ta pensée ». Il ne dit pas « Tu croiras en Dieu et en moi, ton sauveur ». Non, il reprend un verset de l’Ancien Testament utilisé quotidiennement dans les prières juives ; un verset qui met l’accent sur le versant intérieur de la religion. Avec ce commandement, Jésus invite donc à pratiquer la religion d’abord pour nous-mêmes, en tenant compte de toutes nos émotions, de tous nos troubles et de tous nos doutes, et non pas de façon aveugle, en respectant tout ce qui est écrit dans la Bible.
Et cela peut tout à fait passer par un attachement existentiel vécu comme une interprétation, un engagement, plutôt que par des croyances qui nous seraient plus ou moins extérieures. Alors il est possible d’être chrétien et de croire, mais ce serait aussi respecter la Parole du Christ d’accepter que l’on puisse ne pas croire et être chrétien. Chère lectrice, cher lecteur, nous voici donc au terme de cet article. Après ces réflexions, je voudrais terminer plus légèrement par une courte histoire très librement inspirée d’un passage d’un texte très ancien rédigé par un certain Luc.
Le récit se situe dans une église où se trouvent deux hommes. Le premier est un habitué des lieux. En plus d’assister aux offices dominicaux, il aime venir une fois par semaine seul, pour se recueillir. Aussi le trouvons-nous agenouillé devant l’autel sur le prie-Dieu du premier rang. Les yeux clos, les mains jointes, il prie : « Mon Dieu, Père-tout-puissant, je crois en ton existence. Tu es le seul Dieu, le créateur du ciel et de la terre. Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ, ton fils unique. Pour les hommes et pour notre salut, il descendit du ciel, prit chair de la Vierge Marie et se fit homme. Crucifié, il ressuscita le troisième jour et il monta au ciel. Il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts et son règne n’aura pas de fin. Mon Dieu, je crois fermement toutes ces vérités et je te remercie pour la foi que tu as mise en mon cœur. Garde-moi fidèle, fortifie-moi chaque jour, afin que je marche avec assurance vers toi. Amen ». L’homme garde encore quelques secondes le silence, puis se lève et se signe respectueusement. Enfin, il s’en va, croisant notre second homme avec désintérêt, ne le connaissant pas et le prenant pour un touriste. Il repart chez lui, prêt à affronter son quotidien, ressentant au fond de lui une force qui le soutient et le guide vers quelque chose de plus grand. Notre second homme, lui, reste seul. Ce n’est pas vraiment un touriste. Il habite le quartier et passe tous les jours devant l’église, se disant depuis des années qu’il aimerait bien y entrer. Ce jour-là justement, il s’est souvenu de cette envie et a décidé de sauter le pas. Une fois à l’intérieur, il a discrètement fait le tour de la nef, admirant les fresques et les statues, tout en essayant de ne pas déranger notre premier homme qui priait devant. Une fois celui-ci parti, il s’assoit au fond de l’église. Là, tendant ses jambes, mettant les mains dans ses poches, levant la tête, il pense. « Honnêtement, se dit-il, je doute de l’existence d’un Dieu. Bien sûr, je n’en sais rien, mais cela ne me semble pas crédible. Jésus a peut-être existé, mais ce n’était probablement qu’un homme dont on a enjolivé la vie. Eh bien, son histoire, réelle ou pas, elle me touche. À vrai dire, elle me bouleverse. Car c’est l’amour qui est mis ici en avant. Ah oui, nous, les hommes, les femmes méritons d’être aimés. Nous ne sommes peut-être que des monstres, et alors ? Il faut nous aimer quand même, il faut aimer son prochain, il faut s’aimer les uns et les autres. Cet amour du genre humain, voilà ce qui est ma religion ». Notre second homme sourit. Heureux, il profite encore quelques instants de ses pensées. Puis il se lève, et s’en va, impatient de plonger dans la vie qui bouillonne dehors. Chère lectrice, cher lecteur, c’est certain, notre second homme, bien qu’il ne croît pas, est rentré chez lui au moins aussi proche du Christ que le premier.